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Woods avec brouillard

Jour 1 : Brouillard

  • 14 nov. 2024
  • 3 min de lecture

C’était un bon chien. Il aimait courir après les écureuils et tenter d’attraper les abeilles au vol (ce qui lui avait valu quelques déboires). Il rapportait toujours la balle. Il laissait les enfants lui tordre les oreilles et lui tirer la queue sans se plaindre. Il détruisait à intervalles réguliers son poulet en plastique qui couine, et son maître le remplaçait à chaque fois.


Le dimanche, c’était le jour de la Grande Promenade. Pas question de trottiner en laisse dans les rues sans surprise, ou au parc qu’il connaissait par cœur. Il fallait monter dans la voiture et patienter, couché pas bouger, même si l’air ne sentait pas bon et que tout vibrait. Il gémissait parfois un peu, mais quand on était enfin arrivé, c’était la Liberté ! 


Il y avait des odeurs sauvages, beaucoup d’arbres à arroser, des plantes bizarres, des mouvements à peine perceptibles, et pas de laisse ! La Grande Promenade était la meilleure des promenades ! Il pouvait courir partout, truffe au vent, pendant que le maître suivait le sentier, les mains dans les poches. C’était un rendez-vous sacré. Peu importaient les averses, la neige, le froid ou la chaleur intense, il avait toujours droit à la Grande Promenade. Quand le maître était malade, c'était la maîtresse qui l'y emmenait. C'était moins bien. Mais c'était tout de même merveilleux. 


Quand il rentrerait, il pourrait s’allonger sur le tapis, et dormir tout l’après-midi, les pattes engourdies par l’effort.


S’il rentrait. 


Il avait déjà volé une saucisse un jour de barbecue. Il avait déjà mangé du chocolat (il avait été malade). Il avait déjà pris le train, et couru sur une plage. Il avait déjà eu du vernis à ongles rouge sur ses griffes. Il avait débusqué un blaireau, trouvé des œufs tombés d’un nid, et éventré un sac poubelle. 


Mais il ne s’était encore jamais perdu.


La brume avait figé la forêt. Elle était tombée d’un coup, engluant la nature dans une paix macabre. Plus rien n’avait de sens. Le chien gémit malgré lui. Il n’avait rien fait de différent, juste fureter ça et là. Où pouvait être le sentier ? Il n’y voyait pas grand-chose par ce temps, évidemment, mais ça n’aurait dû avoir aucune importance. Il comptait sur son flair. 


Mais il n'y avait que l’eau stagnante et les feuilles pourries. 


Il tournait en rond. Il avait déjà vu ce tronc, près de l’arbuste malingre où s’accrochaient encore des touffes de poils de sanglier. Son maître devait être en train de l’appeler. Pourquoi est-ce qu’il n’entendait rien ? 


Son aboiement ne rencontra que le silence.


Il reprit ses recherches avec agitation. Les squelettes des arbres perçaient le ciel plombé. Il ne ralentit même pas pour le renard. Il y avait quelque chose d’autre tapi, une menace, et il n'avait jamais senti aussi douloureusement que le temps pressait. Son poil se hérissa.


Juste une caresse derrière les oreilles. Le tapis. La maison. La gamelle de croquettes. Même la laisse, s’il le fallait ! Il hésita, fit demi-tour, et courut. 


Le renard lui emboîta le pas, curieux. La pauvre bête. Sa peur laissait des effluves atroces derrière lui, mais il n’allait pas le lui reprocher. La Chose approchait, après tout, et le chien avait beau être domestiqué, il avait gardé cet instinct-là. Il le vit geindre, grogner, lever encore la truffe, tentant en vain de percevoir la moindre piste. Mais le brouillard avait stérilisé l’espace, et étouffé le moindre repère. 


Le chien désorienté s’écorcha les pattes sur un tapis de ronces et glapit. L’évidence tentait de se frayer un chemin dans son esprit affolé : il n’était pas perdu. Il était pris au piège. Haletant, il fonça dans les fougères.


Quand la brume referma enfin ses doigts glacés autour de lui, tout alla très vite. Il y eut un dernier hurlement, le craquement d’os qu’on broie, puis plus rien. 


Un geai poussa un cri rassurant. C’était fini. Le renard observa les racines qui entraînaient la carcasse du chien toujours plus profond dans la terre. La forêt en viderait le suc avec avidité : elle avait toujours préféré le sang docile à celui des bêtes sauvages. Il n’y avait là aucune malice. C’était à peine un réflexe, comme on chasse une mouche qui nous dérange en plein sommeil. 


L’ironie de l’histoire, c’est que le sentier n’était pas si loin.


Le temps ne tarderait plus à s’éclaircir, et l’homme aurait beau appeler, il ne trouverait rien. Il finirait par rentrer chez lui, les épaules basses. Il collerait quelques affiches, contacterait les refuges. En vain. Il garderait au cœur le souvenir du meilleur des chiens, celui qui courait après les écureuils, essayait d’attraper les abeilles, et avait un jour volé une saucisse pendant un barbecue. Il serait triste, en colère, déçu. 


Mais pas reconnaissant. Étrange manque de lucidité.


Après tout, les hommes peuvent s'estimer heureux d'avoir des chiens qui s'égarent. 


Dieu sait de quoi se nourrirait la forêt, sinon.

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