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Woods avec brouillard

Jour 3 : Fléau

  • 14 nov. 2024
  • 4 min de lecture

La vieille étendit ses jambes avec un soupir d’aise. Le tronc brisé sur lequel elle s’était installée était inconfortable et glissant, et elle pouvait déjà sentir l’humidité traverser les couches de ses vêtements, mais elle ne bougerait plus. Pas après les kilomètres qu’elle avait parcourus.  


Les hêtres devant elle griffaient le ciel de leurs branches desséchées, comme pour y accrocher un dernier souffle de vie. Pas la moindre pousse tendre pour venir briser la monotonie du tapis de feuilles mortes. La mousse brune s’effritait au pied des arbres. Autour, c’était le printemps, mais dans cette partie de la forêt, tout semblait mort. Cela ne ferait qu’empirer. 


Elle toussota, changea de position. Le silence surnaturel la mettait mal à l’aise. Elle aurait voulu qu’un insecte bourdonne, qu’un buisson frémisse. Mais dans cette crypte à ciel ouvert, tout était figé. Ce fut un soulagement d’entendre enfin sa voix.


"Encore toi ?"

"Encore ? La dernière fois remonte à vingt ans. "


Il balaya l’information d’une main dédaigneuse. Vingt ans, c’était quoi ? À peine un clin d'œil. Elle fit de son mieux pour ne pas le dévisager trop ouvertement quand il s’avança, mais le spectacle de sa déchéance lui fit mal au cœur. La dernière fois, il se déplaçait encore de son pas bondissant, droit et fier, les cornes luisantes. Il n’avait aujourd’hui pas l’air beaucoup plus frais qu’elle, ce qui, si elle en croyait les dires de son médecin, n’augurait rien de bon pour la suite. 


"Tu sens la charogne, grogna-t-il. Ta fin est proche."

"Je sais. Je m’inquiète davantage pour la tienne. "


Il ne répondit pas. C’était inutile. Elle s’éclaircit la gorge. 


"Tu ne peux pas rester ici, l’avertit-elle. À quoi est-ce que tu pensais ? Ils vont envoyer leurs experts, faire des prélèvements… Ce coin va bientôt grouiller de monde. "

"Qui crois-tu être pour me dire ce que j’ai à faire ?"

"Oh je t’en prie, épargne-moi ce couplet-là. Tu dois rester toujours en mouvement, tu le sais. Sinon regarde ce qui arrive ! "


Elle crut un instant qu’il allait la frapper, mais ses épaules s’affaissèrent. Il boitilla jusqu’au tronc, et se laissa tomber à ses côtés. Dire qu’il avait le culot de prétendre qu’elle sentait la charogne… Elle fronça le nez, réprima sa nausée, et s’efforça de respirer par la bouche. Ils contemplèrent la zone dévastée sans un mot. Pensif, il se gratta une patte, avant d’avouer à contrecoeur : 


"Je n’ai plus cette force-là. Je m’éteins. "

"Écoute…"

"Non, toi, écoute. Tu m’avais promis de changer les choses."

"Je t’avais promis d’essayer."

"Joli travail. La foi, et la peur : c’était pourtant simple. C’est ce qu’il me faut pour survivre. C’était possible quand les marchands traversaient la forêt après un jour de foire. Quand les brigands campaient en attendant un voyageur à dépouiller. Quand les enfants jouaient trop loin de chez eux et s’égaraient. Mais aujourd’hui ? Il y a si peu de passage… Et ils ne connaissent plus mon nom."


Elle voulut protester, mais il lui imposa le silence d’une main autoritaire. Qu’aurait-elle pu dire, de toute façon ? Il avait raison. 


"Et ce ne serait pas si grave, pour peu qu’ils puissent regarder. Mais ils restent sagement sur des sentiers bien dessinés. Ils capturent des images sur leurs appareils, ils vérifient la route à suivre, ils cherchent les points d’intérêt, mais ils ne voient rien autour d’eux.  "

"Ils n’écoutent pas non plus, Verbouc. J’ai fait ce que je t’ai dit. Je t’ai raconté dans des histoires, dans des contes, auprès des enfants qu’on me laissait approcher. J’ai écrit. "


Elle avait même chanté, mais son orgueil meurtri refusait de l’admettre devant lui. La prochaine étape, c’était quoi ? Youtube ? Tiktok ? Elle se releva, étira son dos douloureux. La route dans l’autre sens paraîtrait longue.


"Je ne renoncerai pas. Mais toi, tu dois partir d’ici. Ils parlent de scolyte pour le moment, mais s’ils tombent sur toi…"

"Quand bien même ils se trouveraient face à moi en pleine lumière, tu sais très bien qu’ils n’y croiraient pas, coupa-t-il, amer. "

"Alors fais-le pour la forêt, espèce de foutu égoïste. Tu répands la pourriture autour de toi. "

"Je préfère “pestilence infernale”. Ça me rappelle le bon vieux temps, quand on m’associait au diable."

"Les cornes, c’était vraiment un choix esthétique de merde, si je peux me permettre."

"Je suis tel que la Forêt m’a fait. Qu’est-ce qu’il est devenu, le diable, d’ailleurs ? Les gens croient encore en lui ?"

"De moins en moins."

"En quoi croient-ils, alors ?"


Elle frotta son pantalon sans croiser son regard. Il secoua la tête, le corps suant la défaite.


"Retourne gratter ton papier. Tu as remis ton message. Tu as tenu ton rôle. Nous ne nous reverrons plus. "


Elle partit sans se retourner, formant en chemin des bouts d’histoires, des accroches de phrases, des mots vains qui s’étiolaient aussi vite que la crainte des hommes face aux créatures d’antan. 


“Il était une fois, au cœur de la forêt, une créature mi homme, mi bête. Sur la tête, des cornes de bouc, et en lieu et place des jambes, deux pattes arquées. On disait de lui qu’il répandait une puanteur affreuse et qu’il gardait des trésors fabuleux. Que c’était l’envoyé de Satan en personne. Qu’il s’emparait des enfants imprudents qui s’enfonçaient dans les bois. On disait, on disait…

On ne dit plus rien.”

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