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Woods avec brouillard

Jour 4 : Sentier

  • 14 nov. 2024
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 15 nov. 2024

On ne trouve rien d’intéressant en suivant les sentiers. Il faut s’éloigner des zones de passage pour débusquer les mûres, les myrtilles, et les coins à champignons intéressants. Les vieux d’ici sont taiseux : ils ne lâchent pas leurs bons plans, surtout pas à un foutu citadin récemment installé dans le coin. 


Cela ne le dérange pas. Au contraire : il a l’impression d’être un explorateur, de redécouvrir un savoir perdu. Quand on s’appelle Gervais et qu’on a quarante ans, on aime la solitude : crapahuter dans les bois fait partie de ses occupations de prédilection. Et puis “gars de la ville”, peut-être, mais il a été scout, et il sait se démerder. Peut-être même plus que certaines personnes du cru !


Alors il vadrouille, carte en main, de plus en plus profondément. Il laisse avec soulagement les broussailles derrière lui pour arriver dans un endroit plus dégagé. Ce n’est pas du luxe : il marche depuis quatre bonnes heures maintenant. Ce n’est pas la matinée la plus réussie de sa vie, mais le soleil d’automne joue entre les arbres, les feuilles mortes craquent joliment sous ses pas, et la rivière murmure une chanson qui le convainc de continuer encore un peu. Il fait encore bon en cette fin septembre, et il a depuis longtemps abandonné son pull. 


Voilà peut-être la récompense de sa patience : une bonne vingtaine de cèpes de Bordeaux ! Il laisse tomber son sac sur le sol, sort son couteau, et s’approche. Peu de chance de le confondre avec autre chose, à part un bolet amer, mais Gervais est consciencieux, et il tient à identifier formellement une espèce avant de la noter. À genoux, il creuse proprement pour cueillir le pied sans l’abîmer. Il hoche la tête avec satisfaction. Aucun doute possible. 


Il s’assied, déplie sa carte et sort un bic. Il n’est pas équipé pour faire sa cueillette aujourd’hui, mais si le temps le permet, il reviendra demain. il salive déjà à la pensée du festin qu’il va faire. Juste poêlés dans du beurre, avec peut-être une gousse d’ail… Ca rabattra le caquet de son fils, qui se fout de lui en l’appelant “Cro-Magnon” depuis qu’il a commencé ses promenades. 


Trop occupé à déplorer l’âge ingrat de l’adolescence, il ne remarque d’abord pas que la rivière s’est tue, La main glacée du vent vient lui caresser la nuque, et le bic s'immobilise dans sa main. Il observe avec détachement ses bras se couvrir de chair de poule, comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. Redresse enfin la tête.


L’endroit paraît maintenant hostile. Un nuage sombre a voilé le soleil. Des craquements naissent autour de lui, provenant de choses qu’il pourrait voir, s’il le voulait vraiment, mais préfère ignorer. Une alarme hulule dans sa tête. Tout en lui le presse de se lever et de partir en courant, mais c’est un adulte raisonnable, et il ne va tout de même pas se laisser dominer par un accès de panique. 


Il dort mal, ces derniers temps. Il a du mal à se faire à l’absence du bruit de la circulation. Et il s’est levé tôt pour profiter de la forêt au petit jour. Le manque de sommeil le rend nerveux, c’est tout. 


Les doigts tremblants, Il s’oblige à inscrire un symbole sur sa carte, à l’emplacement exact des cèpes de Bordeaux. 


La balle siffle à ses oreilles et vient arracher un bout d’écorce dans le tronc d’un chêne. 


Il hurle et recule aussi vite qu’il le peut, les talons dérapant dans la terre. Un tir croisé répond au premier, suivi d’un cri de douleur. Des pas précipités s’éloignent. Le cœur cognant dans sa poitrine, Gervais reste aux aguets. 


Tout est arrivé si vite qu’il pourrait douter de la réalité, s’il n’entendait pas quelqu’un sangloter près de lui. Sa voix est si jeune. Il gémit par intervalles. Pensant à son fils, Gervais parvient enfin à se débarrasser de la torpeur qui le clouait au sol, et se dirige vers les reniflements du blessé. 


Près d’un buisson de genêts, il distingue enfin la silhouette d’un jeune homme affalé, la main crispée sur le ventre où une fleur rouge s’épanouit. Il est déjà en train de rassembler ses souvenirs de benjamin secouriste et d’imaginer quelles indications il va donner au 112 quand il s’interrompt brusquement. 


Parce que le gamin porte un costume militaire démodé. Parce qu’il semble si évanescent qu’il distingue la texture du tronc derrière lui. Parce que la forêt est muette, que ce n’est pas encore la saison de la chasse, que rien n’est normal, et qu’il le sent.


Mais le gosse lève les yeux, et s’accroche à son regard avec tout le désespoir du monde, les joues barbouillées de larmes, et il ne peut pas dire non à ça. Aussi absurde que cela lui paraisse, il s’avance et se penche vers lui, en murmurant des mots de réconfort. Ce n’est peut-être pas réel, mais la souffrance, la peur, tout ça existe quelque part encore, et il ne faut pas avoir un diplôme de médecine pour réaliser qu’aucune compression ne pourra arrêter le sang qui s’échappe à gros bouillons de ce corps malingre. 


Le soldat tente d’attraper sa main, et grimace un sourire étonné quand il réalise qu’il n’y parvient pas. Il bredouille des mots confus dont Gervais ne peut rien tirer. Il ignore toutes les questions qu’il lui pose. Mais il ne lâche pas son regard, comme s’il y cherchait la réponse à ce qui lui arrive. 


Quand ses yeux finissent enfin par se voiler, après une éternité de quelques secondes, il se confond avec l’air tiède de ce début d’automne, et disparaît. 


L’estomac noué, Gervais pose la main sur le tronc. Aucun indice qu’il s’y est passé quoi que ce soit, hier ou aujourd’hui. Il n’a pas de message à transmettre, pas de dernières volontés à accomplir. Juste l’idée que, par un rebond mystérieux du temps qui se moque des sentiers bien balisés, quelqu’un n’est finalement pas mort tout seul.  


Il attend que son cœur ait retrouvé un rythme normal avant de se relever. Là-haut, les oiseaux pépient et s’interpellent, baignés d’une lumière douce. Il récupère sa carte oubliée sur le sol. Faute d’avoir un code pour signaler les fantômes, il la replie, et la range dans son sac à dos. La cèpe gît au sol, écrasée, mais ce n’est pas très grave. L’esprit ailleurs, Gervais hisse sa charge sur ses épaules, repère la direction de son village, et rentre retrouver son fils.

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