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Woods avec brouillard

Jour 6 : Os

  • 16 nov. 2024
  • 4 min de lecture

Tout le délire des révélations sur lit de mort, ça devait quand même avoir plus de gueule quand ça arrivait à domicile. Avec les néons blafards de l'hôpital, l'infirmière en crocs qui venait relever les paramètres et la télé qui beuglait un jeu télévisé au seul bénéfice du patient d'à côté,  ça manquait un brin d'intimité et de recueillement. Ça n'avait pas eu l'air de déconcentrer Pépé, à fond dans le rôle du moribond. Il avait levé des yeux humides et s'était agrippé à sa main. 


“Petit, je n'en ai plus pour longtemps… avait-il chevroté. Avant de dire adieu à ce monde, je dois te transmettre quelque chose.”


Damiano avait retenu un soupir d'agacement. Le vieux avait été admis la veille pour s'être cassé le col du fémur en glissant sur une plaque de verglas, mais c'était une vraie drama queen. Sa mère disait “hypocondriaque” : le résultat était le même. 


“Mon grand-père m’avait donné quelque chose, un talisman. Très précieux ! C’est à mon tour de te le transmettre.”


Sa voix n’était plus qu’un murmure, obligeant son petit-fils à se pencher vers lui.


“Tu te souviens du mirador sur lequel on montait toujours pour pique-niquer ? Je l’ai enterré en dessous, dans une boîte à biscuits. Je ne voulais pas avoir d’objet magique à la maison, c’est un coup à attirer le mauvais œil. D’ailleurs, mon grand-père a connu bien des malheurs ! Il a vécu dans la misère, il a eu beaucoup d’accidents… “

“Tu me parles du grand-père qui picolait et dépensait tout son argent aux cartes ? Celui-là ?”

“Alors je n’ai pas pris de risques ! avait-il continué comme s’il n’avait rien entendu. Mais c’est ma dernière volonté : va le récupérer !” 


Et voilà pourquoi Damiano se retrouvait comme un con au beau milieu de la forêt en pleine averse, une petite pelle à la main, en train de creuser sous un mirador pour trouver un merveilleux trésor qui risquait fort d’être une patte de lapin séchée, un clou de cercueil ou une poupée vaudou. Cela ne lui prit heureusement pas longtemps. Le vieux n’avait jamais eu de patience, et s’était arrêté à une vingtaine de centimètres à peine. Étonnant que rien ne l’ait déterré depuis. 


À l’intérieur de la boîte, soigneusement emballé dans une toile de lin : un petit os. Damiano secoua la tête, reboucha le trou, et repartit avec son butin.  Pépé avait refusé de lâcher la moindre information. Il comptait sûrement sur sa curiosité pour le motiver. Bon plan : jamais il ne se serait bougé pour une bouteille d’eau de Lourdes ou un morceau du chapeau de Saint-Blaise, mais un objet inconnu aux propriétés mystérieuses, c’était une autre limonade.  


Pépé décrocha juste avant que l’appel ne soit redirigé vers son répondeur. Il avait le sens de la mise en scène. “Alors, tu l’as ?”

“Je suis sous la flotte en train de me geler pour un os de poulet, c’est ça ?”

“Un os de chat.”


La boîte parut aussitôt beaucoup plus glauque. 


“Dégueulasse”

“Il a le pouvoir de rendre invisible ! Il faut juste le mettre entre ses dents.”

“Ce truc-là ? T’es sérieux ? ”

“Je n’ai jamais voulu essayer ces diableries-là. Si ta grand-mère m’y avait pris, elle m’aurait tué. Mais mon grand-père m’a juré que ça marchait.”

“On se base sur la parole d’un poivrot addict au jeu, donc.”

“Il avait aussi trois maîtresses ! Il disait qu’il s’en servait pour les rejoindre sans se faire prendre ! Bon, peut-être que c’était juste des salades, mais maintenant, c’est à toi.”

“Tu pouvais pas plutôt mettre mon nom sur une assurance-vie ?”


Le vieux lui raccrocha au nez, sans doute choqué par son manque de reconnaissance. 


Damiano rentra aussi vite qu’il le put. Il prit une douche brûlante si longue qu’elle avait dû accélérer le réchauffement climatique, et s’affala enfin dans le fauteuil de sa chambre, la boîte sur les genoux. Pirouette s’approcha de lui en ronronnant, prête à réclamer des câlins mais il l’éloigna avec un sentiment coupable. Il n’avait pas envie qu’elle découvre que des psychopathes de sa famille avaient fait du mal à des petites bêtes innocentes comme elle par le passé.


Un putain d’os de chat. Il savait que tout le monde n’était pas net de ce côté de la famille, mais on touchait quand même au sublime. Il fit glisser le couvercle, déballa le talisman, et le fit tourner entre ses doigts. 


Pour un truc antique d’une bête crevée depuis des dizaines d’années, il n’avait pas l’air si sale. Est-ce que toutes les bactéries qui avaient pu pulluler dessus étaient mortes, depuis le temps ? Mû par une impulsion idiote, il le plaça entre ses dents, et se tourna vers le miroir de la garde-robe. 


Il ne s’y vit pas.


Il cracha l’os dans sa main, et vit son reflet lui renvoyer son regard épouvanté. Il reproduit l’expérience une fois, deux fois, dix fois, avec le même résultat impossible. 


Pépé ne répondit pas quand il tenta de le joindre. Damiano se versa un verre de whisky bien trop généreux. Et maintenant quoi ? Se lancer dans le grand banditisme ? Dévoiler des secrets d’Etat ? Ce n’était qu’un mec banal qui tâchait de mener sa barque du mieux qu’il le pouvait, honnêtement, sans faire de vague. Tout ça lui paraissait bien trop fatigant. Mais si les hommes possédaient des secrets de cette ampleur, est-ce que c’était seulement pour rejoindre trois maîtresses en toute sécurité ? 


Il s’endormit, assommé par le poids de la révélation, l’alcool bien dosé, et les nouvelles possibilités qui s’offraient à lui. 


Pirouette se glissa dans la pièce et se frotta contre ses jambes sans obtenir la moindre réaction. Curieuse, elle sauta sur la table basse. Elle renifla le verre vide. La boîte terreuse. 


L’os avait une odeur intéressante. Délicatement, elle le saisit dans sa gueule, et se sauva par la chatière.


Bien entendu, on ne la revit jamais.


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