Jour 2 : Portail
- 14 nov. 2024
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La nature, c’était vraiment de la merde. Si elle tenait le créateur du #30daysofnature, elle lui ferait bouffer un rat crevé. Dire que ce n’était que le cinquième jour…
“Mais oui, quelle bonne idée ! Ça ne peut que te faire du bien de te recentrer sur l’essentiel après ce que tu as traversé”, s’était-elle dit. Pour s’oxygéner, laisser le passé et cette enflure de Sam derrière elle, se reconnecter à son Moi profond. Elle irait marcher tous les jours en pleine forêt pendant un mois, et en sortirait auréolée d’une paix profonde et parfaite, enfin sage, les chakras réalignés.
En attendant la béatitude, elle pataugeait dans la bouillasse depuis deux heures, giflée par les rafales d’un vent sournois, et il n’y avait même pas de réseau. Même son GPS (de merde) l’avait lâchée, et lui sortait des indications absurdes. Après les pluies torrentielles du mois dernier, impossible de savoir ce qui était censé être un sentier, et ce qui ne l’était pas. Elle allait finir par crever comme la dernière des imbéciles, à tourner en rond dans le trou du cul du monde. Son cadavre servirait de bouffe aux sangliers, hashtag paix éternelle. Tout ça parce qu’elle cherchait à refaire surface après que l’autre raclure de chiottes l’ait balancée sans un remords, comme la dernière frite cramée au fond du paquet.
Elle ne se sentait pas du tout régénérée. Elle avait plutôt envie de foutre le feu à ces bois dégueulasses. Dans un mouvement d’humeur, elle lança sa jambe pour shooter dans un caillou qui la ramenait un peu trop.
Elle perdit l’équilibre, moulina des bras comme un gosse de maternelle en plein spectacle de fin d’année, et s’effondra lamentablement sur le sol.
Perdue, en totale crise de nerfs, et le cul dans la boue. Beau reflet de sa vie actuelle.
Elle oublia toute sa bonne éducation pour pousser un hurlement de frustration venu du fond des âges. À défaut de la soulager, ça aurait au moins le mérite d’éloigner les loups. Elle se redressa tant bien que mal, frotta ses mains sales sur son jean déjà condamné. Un oiseau tenta une trille mélodieuse, et elle lui hurla de fermer sa gueule avec une telle autorité qu’il ne put qu’obtempérer.
Il devait bien y avoir une rivière quelque part. Une espèce de filet d’eau trouble plein d’insectes morts dans lequel elle pourrait au moins tenter de se laver les mains. Après, elle aviserait. Humiliée, elle reprit ses déambulations en ronchonnant, accompagnée du bruit de succion de ses chaussures de randonnée toutes neuves.
Elle déboucha au centre d’une clairière. Deux arbres morts se penchaient l’un vers l’autre pour entremêler leurs branches, dessinant la silhouette d’une porte. Sur chaque tronc, on distinguait encore un symbole à moitié dévoré par la mousse. Eh bien elle était là, sa solution, grinça-t-elle. C’était sûrement un accès vers Narnia ! Ou mieux encore : vers un monde où personne ne l’emmerderait avec le développement personnel, où les gens ne vous plaquaient pas avec des excuses pétées, et où quelqu’un aurait eu le bon goût de bétonner cette forêt pourrie pour y construire un centre thermal avec d’immenses jacuzzis. C’était exactement de ça dont elle avait besoin.
Elle avança.
Le changement fut si rapide qu’elle en oublia de respirer. Elle sentit son corps se déformer et se recomposer, ses mains s’affermir en griffes, ses muscles se tendre. Quand elle reprit son souffle, il était riche d’arômes qu’elle n’avait jamais distingués auparavant. Les traces musquées de vies palpitantes dont elle pourrait s’emparer, si elle le voulait, saturaient l’air humide. Elle ne s’attarda pas sur les poils rêches qui la recouvraient, la queue qui battait derrière elle ou la force de sa mâchoire. Tout cela lui semblait naturel. Le loup dormait peut-être en elle depuis toujours. Elle se ramassa sur elle-même, et bondit.
Jamais elle ne s’était sentie aussi libre. Ses pensées avaient le tranchant d’une lame, débarrassées de leurs circonvolutions stériles. Cet endroit était son terrain de jeu, elle en était la maîtresse, et elle avait faim.
La journée passa en un éclair. Dans sa nouvelle peau, elle découvrit la jouissance de sentir s’échapper la vie d’un lièvre sous ses crocs, la richesse du sang chaud et épicé dans sa gorge. Quand elle déboula à la lisière, après des heures de course, elle se sentait prête à en découdre avec n’importe qui, étourdie par la puissance de ce corps qui était à présent le sien. Par chance ou malchance, il n’y avait là qu’un troupeau de moutons stupides, qui bêlèrent avec agitation.
Elle hésita. L’opération serait tellement facile, sans surprise. Mais la perspective du carnage était trop séduisante pour être ignorée.
Quand elle passa enfin le portail dans l’autre sens, elle se sentait effectivement beaucoup plus épanouie. Hashtag 30daysofnature. L’espace d’un instant, le souvenir de Sam avait eu bien moins d’importance que les viscères chauds et gluants des moutons éventrés, dans lesquels on pouvait enfouir la tête avec délice.
Les journaux locaux feraient leurs choux gras de cette attaque, et les associations de protection des animaux auraient bien du mal à calmer la colère des éleveurs. Il y aurait des débats sans fin et sans fond où on jurerait qu’il s’agissait d’un événement exceptionnel, très inhabituel dans le comportement d’un loup. Peut-être un jeune solitaire en quête de territoire.
Une imprudence qu’elle ne reproduirait pas.
Il devait rester quelque chose de l’animal en elle, puisqu’elle n’eut aucun mal à sortir de la forêt. Quand elle atteignit la route, elle avait encore les mains pleines de boue, ainsi que du sang à la commissure des lèvres, et de nouvelles perspectives enthousiasmantes.
Vivement le sixième jour.

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